4 jours Manuel
 
Quatre jours à tâter le pouls (L'Humanité du 6 Décembre 1993)

 

L'Avia-Club d'Issy-les-Moulineaux nous a ouvert ses portes pendant plusieurs jours. Raconter la vie d'une salle de boxe comme celle-là, c'est d'abord rencontrer et laisser parler ceux qui la font vibrer, boxeurs et dirigeants, tous plus ou moins accrochés à leurs illusions, leurs souffrances, leurs joies quotidiennes.

Mais derrière les mots, derrière les attitudes esthétiques ou violentes de ces sportifs pas vraiment comme les autres, ressortent une grande sensibilité et, surtout, une lucidité qu'on imagine mal vu de loin.

Alors, Jean-Paul, Nordine, M. Rossi, « Bébert », Marcel et les autres se laissent aller à la confession. Ils avouent leurs rêves et leurs états d'âme, évoquent les raisons qui les ont amenés au noble art. « Ici, on ne peut plus baisser la tête », dit l'un d'eux. Tranches de vie.

Quatre jours à tâter le pouls « POURQUOI je boxe ? J'aime ça, sûrement

Quatre jours à tâter le pouls

« POURQUOI je boxe ? J'aime ça, sûrement. Pour être un homme. Pour faire quelque chose, aussi, je veux dire quelque chose qui me sorte de la merde, qui m'éloigne des autres, ceux de la ville. Egalement pour devenir quelqu'un d'important, un jour, quand je ferai des combats pros. Alors je tape sur des sacs de sable et sur des mecs, tous les jours. Mais je n'aime pas la violence... »

Issy-les-Moulineaux, rue Paul-Bert, mardi, 18 heures.

Le regard acide et les pommettes creuses, Jean-Paul, vingt-trois ans, grand métis longiligne, se glisse dans l'ouverture de la porte sans se retourner. Dehors, la brume gagne du terrain. A l'intérieur, après avoir dévalé un étage en sous-sol comme s'il fallait rejoindre les abris, une mélodie chaude faite de sauts à la corde et de coups dans les sacs de sable provoquent un mélange de percussions lentes. Face à l'escalier tournant, une lumière surgie de nulle part, blanche, crue, éblouissante, se pose sans contraste sur une trentaine de gars en action. Avia-Club : tel est le nom de cette ancienne cave devenue depuis la guerre un lieu recherché du noble art.

Vu de la rue, être obligé de descendre un étage pour aller boxer donne une curieuse impression. D'abord, une sorte de claustrophobie. Ensuite, une idée de marginalité, comme si, pour échapper au monde extérieur, il fallait s'enfoncer dans les entrailles de la terre et souffrir loin des regards. Sans ralentir l'allure, le manutentionnaire d'Auchan, Jean-Paul dit « JP » -, passe devant une petite pièce située sur la droite, jette son « bonjour » amical d'une voix sans ton, tend la main, et trace son chemin jusqu'aux vestiaires. Pour répondre à son salut, un petit homme consulte l'horloge d'un air de contentement. « Il est en avance, marmonne-t-il. Lui, c'est un bosseur. »

Celui qui vient de parler s'appelle Marcel Bazin. C'est l'éminence grise, le papa-poule et l'élément fédérateur de ce microcosme cosmopolite. A l'heure des choix ou des conseils, Marcel est là, omniprésent. De son local, il guette ceux qui entrent ou sortent, dès 16 heures à l'ouverture et jusqu'à 21 heures et plus s'il le faut. D'un hochement de tête, il surveille la légendaire bascule où les champions viennent vérifier leurs grammes. Toujours lui. « Je suis entraîneur-manager depuis 1949, annonce-t-il. Ici, c'est une famille au sens large et il n'y a jamais de problèmes. Pas de conflit. S'il y a plusieurs nationalités, c'est pour la bonne cause. Nous élevons la fraternité au plus haut point. Chacun se sent comme dans un foyer, et j'y tiens. »

La boxe reste fidèle à ses racines. Ici comme ailleurs, les nationalités - une dizaine - s'entrechoquent et se côtoient. La boxe se renvoie son propre miroir. « Ici on parle aussi d'intégration », assure Nordine, trente et un ans, l'un des entraîneurs. « Les gars viennent d'un peu partout, pas seulement d'Issy. La salle a une grande réputation et pour débuter une carrière ou faire ses premiers combats, c'est un endroit idéal. Parce que, ici, il y a ce petit quelque chose qu'on ne retrouve que dans ces salles qui ont un passé fort. » Pourquoi viennent-ils boxer ? « Il y a les difficultés sociales pour les uns, répond Nordine. D'autres parce qu'ils aiment cogner. D'autres pour se défouler. J'en ai même vu atterrir là, poussés par leurs parents. Alors... »

Mercredi, 19 heures.

Adossé à un mur, en observateur (averti), M. Rossi ne peut cacher son émotion tandis que quatre élèves se provoquent sur les deux rings à disposition, l'un et l'autre montés sur lattes de bois. Ancien secrétaire général de la salle et l'une des figures historiques du lieu, le vieil homme déguste les japs du gauche et fait un crochet pour aller féliciter les nouveaux licenciés. « J'aime la jeunesse », lance-t-il en mimant les gestes à distance, « je ne pourrais pas me passer de venir les voir. » A soixante-dix ans, son éternel casquette vissée sur le crâne, M. Rossi vient ici comme dans un sanctuaire. Pour voir et revoir défiler toute sa vie. « Les installations n'ont pas connu de grosses transformations depuis la création de l'Avia-Club juste à la fin de l'Occupation, dit-il. En y pénétrant, beaucoup ont l'impression de se projeter dans le temps, comme si rien n'avait bougé, comme si les fantômes d'antan allaient resurgir. C'est vrai, un peu de nostalgie. En fait, c'est la ville, à l'extérieur, qui a évolué. Mais la salle, elle, est semblable. Les mêmes odeurs, les mêmes couleurs. Et les boxeurs, au bout du compte, se ressemblent beaucoup. »

A nos côtés, « Bébert » acquiesce, en montrant une photographie de Jean-Paul Belmondo posant ici même en 1958. « Bébert », lui, n'a aucun rôle officiel, aucun emploi. Mais il est à la fois l'ami, le confident, le supporter, le pousse-au-cul. Et c'est finalement bien plus que tout. Les « gosses », comme il dit, il les aime et suit leur parcours. Alors, il vient chaque jour de Boulogne et donne sa bonne humeur en cadeau. En passionné. « J'ai soixante ans, lâche-t-il, je suis à la retraite, et ça fait bien trente ans que je viens ici pour soutenir les gars. Pour eux, je suis le pote, le copain, le camarade - parce que, vous savez, je lis « l'Huma ». Certains disent un père, mais c'est exagéré. »

Ancien de chez Renault, comme M. Rossi, « Bébert » a vécu l'apogée de la boxe à une époque où elle était encore un centre vital incontournable pour certains. « Et puis, constate M. Rossi, la boxe n'avait pas la mauvaise image d'aujourd'hui. L'Avia-Club, par exemple, a longtemps vécu grâce aux comités d'entreprise, et deux communistes, Robert Estager et Léon Legrand, furent à sa création. C'est dire si elle était enracinée dans la vie des gens, proche du peuple. Au départ, c'était une salle qui avait été fondée par les gars de l'aviation, le coin étant l'un des berceaux de l'aéronautique. Puis, quand la ville a créé un grand club omnisports, tous les petits clubs de boxe de la ville ont fusionné pour venir ici. Nous, on a voulu garder le nom : Avia-Club. On avait une histoire. »

Jeudi, 20 heures.

Dans les vestiaires, la face collée au lavabo, Paul crache le sang. Il en a fini pour ce soir. Pour qui passerait trop vite son chemin, les boxeurs comme celui-là semblent avoir les pieds trop enracinés dans leur tapis de ring de trente mètres carrés pour se permettre, justement, d'avoir la tête ailleurs. Faux jugements. Même dans la douleur, les boxeurs gardent leurs secrets, et les secrets leurs mystères. « Chacun a ses raisons de boxer, explique Paul. Il ne faut pas fantasmer sur nos goûts présumés de fureur ou de haine des autres. Non. La boxe a été pour moi un remède, simplement. Pour me remettre de grosses bêtises. Disons que c'est mieux que les cures, si vous voyez ce que je veux dire... » Le torse à nu et les mains bandées, Paul reprend machinalement ses petites contorsions du buste. « La boxe, c'est pas la vie qu'on mène dehors. Avec les gants, on va tout droit, on est face à soi. Ici on ne peut plus baisser la tête. »

Se battre pour la boxe, oui, mais à quoi rêvent-ils tous, sinon, en se remettant pieds et poings à ses règles, à devenir des héros. Dans les années trente, Jean Cocteau, amant-ami de Panama Al Brown (l'un des grands boxeurs de l'histoire), donnait son opinion : « Un boxeur qui rage boxe mal », écrivait-il. Christophe, vingt-deux ans, un blond aux joues trop rondes pour témoigner d'une pratique ancienne, argumente autrement. La serviette en bandoulière autour du cou il tape dans le sac comme une brute, mais s'épanche vite : « Moi je ne fais pas de combats et je ne mets pas les gants contre des gars, s'excuse-t-il. Pourquoi ? Parce que je suis un lâche. Et ça me détruit. Alors je prends ça comme un défouloir. Je tape, je tape, mais sur des sacs de sable. C'est ma façon d'éviter le regard des autres. Là, c'est pas comme dans la vie. Ici, l'enfer, c'est les autres. »

Vendredi, 21 heures.

Farid, dix-sept ans, et Abdi, dix-huit ans, sortent de la douche, épuisés. Cousins l'un et l'autre, ils vivent leur boxe ensemble, bien que ce soit l'aîné qui ait inspiré son second. Vingt-six combats à eux deux, plus de vingt victoires. Farid, en apprentissage, cherchait une famille à qui se raccrocher. « Je l'ai trouvée ici, affirme-t-il. Quand je viens, j'ai le sentiment de me retrouver comme chez moi. En fait, je ne savais pas quoi faire. Alors plutôt que de traîner, je suis venu là. Je veux faire carrière. » Abdi, en BEP électrotechnique, ne se souvient pas, lui, de ses motivations premières. « Ce que je devais chercher le plus, soupire-t-il, c'était une sorte de solidarité. Je galérais socialement et je voulais sortir la tête de la merde. Quand on est là, on s'occupe, et on ignore la société. Tout retour en arrière est impossible. »

Trois pas plus loin, au bord du ring, Igor s'arc-boute aux cordes. Haïr les conventions comme la fatalité, lui aussi il connaît. Hurlant son savoir à travers toute la salle - sur la technique, la combativité, les « vraies valeurs » -, l'ancien d'Indochine (il refuse de donner son âge pour « ne pas vieillir ») tente de gérer comme il le peut son rêve de boxe assassiné de huit balles dans la peau. « Avant cette guerre, que je n'aurais jamais dû faire, dit-il, j'étais sûr d'être champion du monde. J'avais 63 victoires en 65 combats, mais mes deux bras ont été blessés, irrémédiablement. » Las de son passé, son regard se tourne aujourd'hui vers les jeunes qu'il instruit, jouant désormais ses rêves par procuration.

Juste à ses côtés, Jean-Baptiste Mendy, le champion d'Europe des légers, assène ses vérités de prolétaire en souriant. Pour lui, pas question de quitter son emploi de magasinier dans un supermarché. « La notoriété ? s'amuse-t-il, vous voulez rire ! J'ai besoin d'un repère avec la vie de tout le monde et c'en est un comme un autre. Même si j'étais le plus grand boxeur de tous les temps, je garderais ce boulot. »

Et puis il y a les autres, agglutinés à leurs illusions, à leurs souffrances, à leurs joies quotidiennes. Comme Stéphan, l'ex-Yougoslave, qui aime les K-O pour se venger d'ennemis qu'il ne nomme pas, et qui met en pratique les théories d'un certain Mike Tyson (« J'essaie de frapper mon adversaire entre les deux yeux pour lui enfoncer l'os dans le cerveau. ») Ou comme le très jeune Laurent, treize ans, qui vient « juste pour voir » et transpirer un peu, parce que les grands lui font « peur ».

Epaules contre épaules, au pied de l'escalier, Marcel et « Bébert » sont pensifs. Ces fragments de vies, ces bouts de destins, bref, les battements de coeur de cette salle qui les rendent fous-dingues, ils les savent sur le bout des doigts. Marcel essaie une formule en montrant l'ardeur d'un de ses « enfants » : « Regardez, dit-il, dans la violence du geste de ce jeune-là se niche la tendresse du doute. » « Bébert » n'a rien à ajouter. Sous leurs yeux, Jean-Paul passe, le corps arrimé à sa virilité. « JP » quitte la place. « Venir ici, c'est la colère, susurre-t-il, c'est déchirer le vernis, c'est le refus de la résignation. La boxe n'est pas ma vie, c'est toute la vie. » Jean-Paul ne s'est pas retourné. Il n'a pas osé.

JEAN-EMMANUEL DUCOIN

Lien sur le site du journal

 
Boxe éducative, des gosses sur le ring (L'Humanité du 22 Avril 1996)

 

Boxe éducative, des gosses sur le ring

LE coeur grand ouvert et déjà à la merci. Les yeux enserrés par ce large casque rouge ne laissant apparaître qu'un visage compressé. Et ces menus pas qui renvoient par contagion un futur proche - quête du lendemain, recherche d'un autre soi-même. Dix-huit heures et des poussières à l'horloge. Odeurs fortes. Musique crachée par un magnéto techno. Djamel prend « la leçon », comme le font, quotidiennement, dans la similitude gestuelle de leur vie, tous les bons professionnels. Mais là, ce n'est qu'un gosse. A peine plus haut que la deuxième corde du ring qui vibre à ses sautillements, crissent sous ses baskets usées. Il a douze ans. « La salle, dit-il, c'est ma famille. Je m'y sens bien et je m'éclate. » Les mots ne vont guère plus loin mais pour Djamel, enfant de Colombes, six frères et soeurs, l'essentiel se trouve ailleurs. Dans cet acharnement à s'y croire. Dans cette volonté charpentée après les jours. Dans l'envie de faire quelque chose, rage de vivre et refus précocement ressenti de la résignation.

Car le noble art envoûte et fascine par son univers impitoyable et chaleureux. Qu'importe, après, le moment où l'on s'y voue. « La boxe éducative, c'est le départ, la première marche à franchir », explique Manuel Dolzanelli, professeur à l'Avia Club, à Issy-les-Moulineaux. « Mais attention, prévient-il aussitôt, pas n'importe comment ! Avec des gosses de huit à quinze ans, nous avons une approche exclusivement ludique. Nous leur imposons des jeux. Ils doivent par exemple récupérer des pinces à linge sur les épaules, des foulards derrière le dos. Ou encore apprendre en se déplaçant à travers des cordes rajoutées sur le ring. Ils travaillent un peu tout à la fois. Leurs corps, l'acuité visuelle, l'équilibre. C'est bien après qu'ils mettent les gants, et encore, seulement s'ils le veulent. » Le but ? « Dédramatiser le contact », répond Manu, parce que « le combat peut être un objectif mais surtout pas un passage obligé. Il faut leur prouver que la boxe peut aussi être un amusement et ce n'est pas le plus simple. »

L'expression est lâchée. Voilà donc dans les têtes ce fameux « combat » qu'ils voient à la télévision quand les modes d'identification tournent à plein régime. « En Ile-de-France », poursuit Dolzanelli, également prof de sport, « il y a environ cent cinquante licences de boxe éducative. Ce n'est pas énorme. Mais à ceux qui s'imaginent qu'il n'y a pas de profil type chez ceux qui y viennent, je dis qu'ils se trompent. Oui, nous avons beaucoup d'immigrés ou de Français d'origine étrangère, deuxième, troisième génération. Beaucoup vivent dans un cadre éclaté, perte de valeurs et tout le cirque habituel. Le chômage, les frères qui dealent un peu, l'échec scolaire ou pas du tout de scolarité. Nous en voyons tous les jours et je dis qu'ils sont mieux ici que dehors. Au moins on est là... »

L'argument est direct mais ne crochète pas les réalités. Beaucoup de compagnons de salle, plus « vieux », en témoignent. « Sans la boxe, nous serions sans doute en taule », raconte sans rire Abdi, d'Asnières. Vérité crue à ne jamais perdre de vue pour comprendre comment et pourquoi certains se remettent pieds et poings liés à ces planchers-là. Jusqu'à cette phrase de Manu, qui voudrait bien par cette affirmation clore le débat, stopper l'hémorragie de questions : « Si la boxe, clame-t-il, peut permettre à un gosse de savoir qui il est, tout en lui donnant des repères et des règles de vie et d'hygiène, eh bien ! c'est gagné, je sais que je sers à quelque chose. »

Que la tragédie du combat, pour exister, soit déjà inscrite dans leur regard trop pétillant, pas de problème. Elle devient non une source de conflit mais bien un torrent de motivation, loin des parents, douleurs ou pas. Et pourtant. « Récemment, explique Manu, l'un de mes élèves, âgé de treize ans, a mis les gants pour la première fois. Il a pris deux-trois coups, sans plus. Il n'est jamais revenu. Vous voyez, il n'y a quand même pas de règle ; la rage au ventre ne se commande pas. » Dans l'écho de cette boxe, juste l'espoir. Parfois trahi. Souvent déchu. Ce soir, c'est Djamel qui saigne du nez et s'en va pleurnicher dans les vestiaires à l'écart des autres. C'est le petit Pierre, jambes si fluettes, qui se retrouve sur le cul et rigole pour cacher le reste. C'est Farid qui prend l'engueulade de plein fouet mais ne se révolte qu'en levant les coudes, nuque rentrée. L'esprit rarement ailleurs.

JEAN-EMMANUEL DUCOIN.

Lien sur le site du journal



© 2006-2007 Avia-Club Boxe / Conception & Réalisation Opale Site